III. La Table
d’Émeraude
Nous avions terminé notre
article précédent en disant que cette fameuse Table d’Émeraude était un
des plus vieux textes alchimiques. Aussi consacrerons-nous ces quelques
lignes à tenter d’en esquisser une explication avant de le remettre en
perspective.
A première vue, le lecteur constatera qu’un effort est nécessaire pour
en saisir la substance, le style en étant fort différent des écrits
actuels comme l’attestent les phrases ci-dessous :
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Il est vrai,
sans mensonge, certain et très véritable.
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est
en haut est ce qui est en bas, pour accomplir les miracles
d’une même chose. Et de même que toutes choses sont sorties
d’une chose par la pensée d’Un, de même toutes choses sont
nées de cette chose par adaptation.
Son père est Soleil, sa mère est Lune, le vent l’a porté
dans son ventre ; la terre est sa nourrice. C’est là le père
de tout le Thélème de l’Univers. Sa puissance est sans
bornes sur la terre.
Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais,
doucement avec grande industrie. Il monte de la terre au
ciel, et aussitôt redescend sur la terre, et il recueille la
force des choses supérieures et inférieures. Tu auras ainsi
toute la gloire du monde, c’est pourquoi toute obscurité
s’éloignera de toi. C’est la force de toute chose, car elle
vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide.
C’est ainsi que le monde a été créé.
Voilà la source d’admirable adaptation indiquée ici. C’est
pourquoi j’ai été appelé Hermès Trismégiste, possédant les
trois parties de la Philosophie universelle. Ce que j’ai dit
de l’opération du Soleil est complet. |
Quelques pistes pour
éclairer ce texte (ô combien nébuleux…) :
Commençons l’explication
de ce texte en précisant que, Hermès, fils de Zeus et d’une nymphe dans
la mythologie gréco-romaine, serait considéré comme un descendant du
dieu égyptien Thot : celui-ci aurait alors engendré Agathodemon,
lui-même étant à l’origine de Hermès Trismégiste (trois fois grand ou
trois fois puissant). De nombreux écrits alchimiques comme le Pimandre
(évoquant la création du monde) ou l’Asclepius lui furent attribués. En
outre, il n’est pas inutile de préciser qu’Hermès Trismégiste dans le
Nouvel Empire, assimilé à Thot, il est le maitre du calendrier et
l’inventeur du calcul. Par extension, il est donc considéré comme le
savant par excellence.
Dans la philosophie égyptienne, le problème de l’énergie solaire se posa
très tôt : le soleil était le disque visible… auquel le pharaon
Aménophis III vouait un culte en privé. Des égyptologues ont d’ailleurs
mis au jour de nombreux documents sur « Le Soleil, souverain de
l’horizon… père qui revient en tant que Disque ».
En dépit de toutes ces informations, et bien que tous les écrits
attribués à Hermès Trismégiste soient datés du IIIe au IVe siècle, il
semble bien que la version définitive de la Table soit établie plutôt
entre le VIe et le VIIIe siècle.
S’il est possible de distinguer au sein du texte, de façon
presqu’occasionnelle, des opérations pouvant être qualifiées (à la
rigueur…) de chimiques, l’ensemble n’en fait pas moins allusion à une
philosophie novatrice débouchant sur une problématique du monde abordée
différemment et plus particulièrement sur une interaction permanente
entre le cosmos et la terre.
Sa finalité est de démontrer l‘unicité de l’univers soumis à des lois
communes à tous les niveaux. Il est également possible d’y remarquer un
principe mâle (non seulement avec le soleil mais aussi avec la terre qui
peut se matérialiser par Adam…) et son équivalent femelle (avec la lune
ou l’eau représentée au sens large par Eve). Dans une telle
configuration, l’adepte a ainsi reçu la Connaissance et, par son savoir,
il peut interférer sur l’évolution du monde. Cela fait de sa personne un
intermédiaire privilégié entre la création divine et un individu lambda,
interprétation que ne pouvait manquer de rejeter l’Église du Moyen Âge
bien que les alchimistes fussent toujours d’une parfaite loyauté à
l’égard du pouvoir religieux. Ceci posé, il faut aller un peu plus loin
pour essayer d’expliciter la Table d’Émeraude et revenir sur
l’environnement de l’époque (environ au VIe siècle après J-C).
Retour sur le contexte
dans lequel a été écrit cette Table d’Émeraude
En dehors de l’esprit
universel caractérisant la Table d’Emeraude, il est nécessaire de
fournir une explication de la Nature telle qu’elle était alors formulée.
La division en trois règnes classiques (animal, végétal, minéral) était
déjà admise ; par contre, ce qui est un peu plus original était la
manière dont chacun d’eux usait pour se développer. Si le premier des
trois, l’animal, reposait sur des menstrues (des substances organiques),
son homologue végétal utilisait l’eau de pluie tandis que le dernier
règne, minéral, avait recours à des eaux mercurielles ; ce dernier était
particulièrement intéressant étant donné que les minéraux étaient
surtout enfouis dans les entrailles de la terre…
Le principe d’unicité est également présent au sein de chaque règne avec
trois types de substances : d’une part certaines étant subtiles ou
mercurielles, de l’autre quelques-unes plus grossières et enfin une
troisième catégorie étant un mélange des deux premières (thèse revenant
assez fréquemment sous des formes diverses comme nous le noterons dans
nos prochains articles…).
Enfin, il n’est pas inutile de mentionner, toujours approximativement
autour du VIe siècle, la corrélation entre les quatre éléments que sont
le feu, l’air, l’eau et la terre (théorie généralement attribuée à
Aristote) et les planètes associées : ainsi, si le premier était à
rapprocher du Soleil et de Mars, l’air était en harmonie avec Jupiter et
Vénus ; quant aux deux derniers, l’eau était en communion avec Saturne
et Mercure tandis que la terre était reliée au Soleil et à la Lune.
D’autres ouvrages
classiques de l’alchimie
Dans le nombre…, notre
choix se portera, de façon arbitraire, sur les papyrus de Leide, le
Liber Sacerdotum et la Mappae clavicula.
S’il s’avère difficile de
les dater, par contre, leur objectif est clair puisqu’il s’agit d’un
recueil de recettes alchimiques servant à fabriquer de l’or et que, vu
les propos sulfureux pour l’époque, Dioclétien, n’ayant pas envie de
voir la population se ruer à chercher de l’or, n’hésita pas à les faire
bruler en 290 (l’alchimie était absolument prohibé à Rome…). Mais cela
ne nous renseigne pas davantage sur ses origines.
Car ces papyrus, au nombre d’une dizaine environ, apparurent à des
époques différentes. En outre, ils sont écrits en grec et en
hiéroglyphes, ce qui suppose des sources encore bien plus anciennes. Il
n’empêche qu’il y a de quoi être subjugué par les substances chimiques
ainsi que par les modes opératoires décrits dans les papyrus (leur
lecture et leur décryptage sont dus au travail de Berthelot).
Ce sont, là encore, deux
références que nous devons au professeur Berthelot tout en ayant à leur
endroit certaines réserves. Si nous les commentons seulement après avoir
évoqué les fameux papyrus, c’est qu’il existe pas mal de points communs
avec ces derniers et que des thèmes communs reviennent dans les trois
écrits.
Là s’arrête pourtant la similitude ; en effet, si, comme pour les
papyrus, leur date de naissance reste assez flottante…, il est néanmoins
à peu près assuré que ces deux livres remontent à des époques
différentes.
Le Liber Sacerdotum aurait été traduit de l’arabe tandis que la Mappae
Clavicula, dont la présence est attestée tardivement au Xe siècle après
J-C, semble dériver de la tradition antique (toutefois, celle-ci
présente des caractères grecs en lettres gothiques et il est raisonnable
d’envisager une publication bien antérieure). Dans les deux ouvrages,
nous retrouvons parfois les mêmes recettes comme celle de la fabrication
infaillible de l’or… Par contre, l’esprit ayant prévalu à leur rédaction
n’a rien de commun ; dans le cas du Liber Sacerdotum, nous aurions
tendance à voir une orientation métallique au sens large puisque nous
pouvons y lire les noms planétaires de certains métaux (Soleil et or,
Lune et argent, Mars pour le fer, Vénus pour le cuivre) ainsi qu’une
longue évocation des couleurs du règne minéral qui retiennent
principalement l’attention de son auteur tandis que, dans la Mappae
Clavicula, la teneur des propos est nettement moins pacifique puisqu’on
y trouve des développements soutenus sur les arts militaires avec la
fabrication des flèches empoisonnées, l’art de réaliser un bélier ou un
exposé sur les techniques incendiaires…
Ceci dit, le fait de noter les mêmes formules alchimiques dans les deux
ouvrages est assez troublant et pourrait induire un plagiat quelconque.
Un tel jugement n’aurait rien d’incongru si nous remarquons que le Xe
siècle, date à laquelle aurait été émise cette Mappae Clavicula, est
postérieure à l’intervalle de temps compris entre le IIIe et le VIIIe
siècle sur lequel les spécialistes ont émis beaucoup de réserves sur
l’authenticité de certaines publications alchimiques…
Dans l’article suivant, nous reviendrons sur les piliers de l’alchimie
que sont les fameux Principes de l’alchimie (le Soufre et le
Mercure)
Le Blog d'Alain
Queruel
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