Les seniors
d’aujourd’hui ont une chance incroyable : bénéficiant d’un capital de
santé et de revenus assurés, ils ont aussi pour eux le temps et
l’expérience. Sauront-ils en profiter pour offrir aux générations
suivantes le modèle d’un vieillissement réussi ?
En dehors des
problèmes physiques, on s’est jusqu’à présent peu intéressé aux
aspects intellectuels et psychologiques de la seconde moitié de vie :
comment assumer ses relations de couple et sa sexualité ? La
personnalité est-elle sujette au vieillissement ? Est-on aussi
efficace intellectuellement à 60 ans qu’à 20 ans ? Autant de questions
auxquelles le docteur xxxx, psychothérapeute, en
s’appuyant sur les recherches les plus récentes, répond de manière vivante et précise, traitant les aspects
fondamentaux et souvent méconnus de ce que l’on appelle le troisième
et quatrième âge.
Aux élections
présidentielles américaines, on demandait à Bill Clinton s’il pensait
que son rival, Bob Dole, âgé de 73 ans, était trop vieux. Fort
habilement, il répondit que ce qui comptait, ce n’était pas l’âge de
ses artères mais l’âge de ses idées. Partagez-vous cette affirmation ?
« Cette phrase de campagne illustre de manière savoureuse un
phénomène de société, qui, progressivement s’impose : le
vieillissement ne doit plus se juger sur les apparences mais sur des
comportements. Les formidables progrès de l’hygiène et de la médecine
ont traqué avec une telle efficacité “les signes extérieurs de
vieillesse” qu’après 50 ans, à dix ans près, tous les repères
traditionnels ont disparu. De l’octogénaire dévalant les pentes à ski
ou du néoretraité surveillant ses plants de laitue, lequel est le plus
âgé ? Combien d’années séparent la paysanne au visage creusé de rides
de la citadine habituée des salons d’esthétique ? »
Notre société,
résolument tournée vers des valeurs de jeunesse, oublie que les vieux
ne sont pas les seuls à vieillir…
« Pour cette raison,
négligeant qu’il s’agit de deux entités distinctes, elle confond trop
souvent la vieillesse avec le vieillissement. La crainte du déclin
biologique précédant la mort va occulter la complexité et
l’hétérogénéité des processus en cause. L’homme n’étant pas uniquement
une créature pluricellulaire, mais aussi un être social et pensant, le
vieillissement et la vieillesse vont pouvoir se définir par rapport à
ces trois dimensions : biologique, psychologique et sociale. »
Qu’est-ce que le
vieillissement biologique ?
« L’homme est une des rares
espèces animales qui expérimentent durablement les lois naturelles du
vieillissement. La plupart des créatures vivantes meurent à la suite
de blessures ou d’infections, sont décimés par les prédateurs et ne
connaissent pas les effets de l’avance en âge. Les animaux
domestiques, grâce aux soins de leur maîtres, sont les seuls qui
vieillissent. Le vieillissement du corps peut se définir sous
plusieurs aspects : la sénescence, la sénilité et l’avance en âge. En
d’autres termes, l’âge biologique et l’âge chronologique. »
Expliquez-nous ces
différents aspects.
« La sénescence est le processus naturel
du vieillissement biologique qui conduit l’être humain à devenir
progressivement moins résistant aux facteurs internes et externes
susceptibles d’entraîner la mort. La sénilité est la forme
pathologique de la sénescence. Enfin, l’âge
chronologique correspond simplement au temps écoulé depuis la
naissance et n’a pas de rapport avec l’effet du temps sur l’organisme.
La sénescence, issue d’un processus multiforme et complexe, entraîne
des modifications cellulaires, qui à leur tour, produisent de nombreux
changements : augmentation de la masse graisseuse, perte d’élasticité
et de souplesse de la peau et des articulations… L’âge biologique ou
fonctionnel se superpose rarement à l’âge chronologique et, même
parfois les apparences sont trompeuses, l’aspect physique renseigne
souvent davantage que les examens de laboratoire. La sénescence n’est
pas une pente que chacun descend à la même vitesse. Elle pourra être
accélérée ou retardée par le parcours de vie individuel ou collectif.
»
Le vieillissement
social correspond-il au parcours de chaque individu, sur une
trajectoire définie par des étapes spécifiques : enfance, adolescence,
âge adulte…
« Il correspond à une série de changements qui
concernent le statut professionnel, le rôle familial, les ressources,
le niveau de santé et les relations sociales. Ces changements ont
souvent brutaux et irréversibles. Schématiquement, on distingue trois
modèles sociaux de l’avance en âge : l’évolution continue qui se
traduit par une courbe descendante, l’évolution par étapes représentée
par une montée puis un plateau suivi d’un déclin; enfin l’évaluation
par cycles vers laquelle la société présente pourrait tendre, faite
d’un enchaînement de phases ascendantes et descendantes. Le
vieillissement social varie d’un individu à l’autre en fonction de son
sexe, de son métier ou de son groupe social d’appartenance. Pour les
hommes, la retraite est une étape importante. Les femmes, qui en
général, ont moins investi dans leur travail, sont plus concernés par
la ménopause et le départ des enfants. »
Existe-t-il une
définition précise du vieillissement psychologique sur laquelle tout
le monde puisse s’accorder ?
« Non. Vu sous l’angle du
biologique et du social, il traduit surtout des notions de déficit et
de perte. L’approche psychologique est beaucoup plus nuancée. On y
perçoit constamment un double mouvement contradictoire fait d’une
succession de pertes et d’acquisitions qui font du vieillissement
psychologique un processus à part. De fait, s’il n’y avait pas le
corps, la vieillesse existerait-elle ? Si le vieillissement implique
un changement, il n’est pas dit dans quelle direction celui-ci
s’opère. En vieillissant, changeons-nous pour le meilleur ou pour le
pire. Le concept n’est pas clair. Il dépendra pour beaucoup de
l’approche que l’on choisit. »
A partir de quel âge un
homme ou une femme sont-ils vieux ?
« A question simple
réponse très complexe. L’entrée dans la vieillesse dépend, dans une
large mesure, de critères externes à l’individu fondés sur des
représentations et des stéréotypes socioculturels. Inutile de préciser
que ces représentations de la vieillesse sont très souvent négatives.
La limite est mouvante. Selon le sexe et l’âge, les frontières
jeunes/vieux se déplacent sur des décennies. Vieillesse et
vieillissement ne répondent à aucune définition précise. Que l’on soit
homme ou femme, actif ou retraité, on est de toute façon toujours le
“vieux” ou le “jeune” de quelqu’un. Il y a deux manières d’aborder la
question. L’une se concentre sur les pertes et le déclin qui
caractérisent l’avance en âge, l’autre insiste sur les désirs, les
ressources et la potentialité de l’individu pour ajouter de la vie aux
années. Quoi qu’il en soit, pour chaque individu, vieillir, c’est
participer à un changement physique et psychologique et se transformer
progressivement dans un monde qui se modifie. »
Même si nous ne sommes
pas immortels, nous vivons de plus en plus vieux…
« Au début
du siècle, l’espérance de vie moyenne en France avoisinait les 50 ans.
Aujourd’hui, elle est de 72 ans pour les hommes et de 81 ans pour les
femmes. On a souvent attribué aux progrès de la médecine ce prodigieux
bond en avant. L’augmentation de l’espérance de vie est cependant
autant, voire surtout, liée aux mesures de protection sociale visant à
lutter contre la pauvreté et à améliorer l’habitat et l’hygiène de
vie. A ce jour, la meilleure méthode pour éviter le vieillissement
prématuré reste une bonne hygiène de vie, faite de stimulation
intellectuelle, d’exercice physique, de quelques règles diététiques,
enfin et surtout, d’une solide culture du bonheur. »
L’intelligence
vieillit-elle ?
« Les chercheurs se sont toujours intéressés
à l’évolution de l’intelligence avec l’âge. Longtemps sous l’influence
des préjugés sociaux, liant le vieillissement au déclin intellectuel
et au retour à l’enfance, ils prouvèrent, test à l’appui, la
diminution régulière des aptitudes intellectuelles avec l’avance de
l’âge. Mais la plupart des personnes âgées possèdent une réserve
importante et un potentiel non négligeable leur permettant de
continuer à apprendre et à se développer quel que soit l’âge. A
l’avenir, il n’est donc pas impossible d’imaginer pour les adultes
âgés des programmes éducatifs qui permettraient de compenser, ou de
corriger, les déficits intellectuels liés à l’âge et de changer
profondément les stéréotypes culturels péjoratifs du déclin
intellectuel irréversible de l’adulte vieillissant. »
Comment entretenir la
mémoire ?
« La mémoire est une fonction intellectuelle
fondamentale. Elle est au centre de tous les processus cognitifs,
conscients et inconscients, qui nous permettent de fonctionner au
quotidien. Que ce soit dans les tâches les plus simples comme se
brosser les dents, ou dans des opérations réflexives beaucoup plus
complexes (lire, parler, écrire), elle détermine l’identité, le
comportement et la connaissance de l’individu.»
La sexualité chez les
personnes âgées est-elle toujours tabou ?
« Il a été
longtemps difficile d’employer le bon ton pour parler de la sexualité
après 60 ans. Pour les hommes, le sentiment partagé allait de l’ironie
grivoise pour désigner les vieillards encore verts, amateurs de jeunes
beautés, à la tristesse honteuse témoignant d’un membre viril jugé “en
panne”. Pour les femmes, le silence était habituellement de règle,
pour éviter d’avoir à affronter l’incompréhension dans sa forme la
plus extrême, c’est-à-dire le rejet ou la répulsion. Le comportement
sexuel est un phénomène multidimensionnel qui associe au psychologique
et au social une dimension biologique fondamentale. L’épanouissement
sexuel est directement tributaire de la santé physique. Les
changements physiologiques vont nécessairement influencer l’activité
sexuelle.. »
La sexualité après 40,
50, 60 ans d’âge adulte peut-elle demeurer une source de plaisir et
d’intérêt ?
« L’affection, la tendresse et la sensualité ne
disparaissent pas nécessairement avec l’âge, elles peuvent même au
contraire se développer. La sexualité peut se comprendre à plusieurs
niveaux. Elle peut être biologique, instinctive et s’exprimer dans
l’urgence et l’impulsivité. Certains individus vont se contenter
longtemps de cette dimension, même toute leur existence. D’autres vont
découvrir tôt ou tard que le sexe n’est pas uniquement une question de
prouesse physique et de production. Dans la jeunesse, c’est le désir
qui conduit à l’amour; quand viennent la vieillesse et la maturité,
c’est l’amour qui suscite le désir. Si le sexe n’a pas d’âge, l’âge
sans sexe existe également. Si cela a été choisi délibérément par les
deux partenaires, quelles que soient les raisons, il est possible
d’avoir une vie heureuse et satisfaisante sans sexualité. »
Depuis quelques années,
on constate que les gérontologues s’intéressent de plus en plus au
concept de vieillissement réussi…
« Ils ont cherché à
comprendre au-delà des seules apparences physiques et matérielles
pourquoi certains individus, pourtant en moins bonne santé, semblent
vieillir mieux que d’autres. Avec les progrès de la médecine qui
améliorent la qualité de vie jusqu’à un âge avancé, c’est non
seulement la vieillesse qui change, mais le regard que l’on prote sur
elle. Plus que jamais, jusqu’à un âge avancé, la vieillesse est un
état d’esprit et la jeunesse, indifférente au nombre des années. Or le
cerveau, qui est le fondement de la pensée, reste longtemps très
efficace. L’augmentation de l’espérance de vie sans incapacité, des
performances cognitives peu sensibles à l’âge, une société, une
société en mutation, sont d’autant d’éléments pour une nouvelle
lecture de la vieillesse et du vieillissement. Lentement les préjugés
s’inversent. La tendance actuelle serait de promouvoir une avance en
âge réussie par le maintien ou la création d’activité. »
Quelle conclusion
souhaitez-vous donner à cet entretien ?
« La sagesse la plus
appréciée chez une personne âgée concerne d’abord et avant tout le
vécu de sa vieillesse. En rappelant aux plus jeunes qu’il est
possible, en dépit de l’âge et de ses limites, de prendre la vie du
bon côté, en transmettant les secrets qui lui ont permis de contourner
les pièges du découragement, de la solitude et de l’échec, elle leur
enseignera que la vieillesse peut ne pas être trop désagréable si on a
la sagesse de l’accepter. Comme l’écrit Betty Friedman, “Vieillir peut
être beaucoup moins pénible que de vouloir rester jeune à tout prix“.
Mais vaut-il mieux être vieux avant d’être sage ou sage avant d’être
vieux ? Vieille question…»